Laura-Maï Gaveriaux
Le rapport qu’entretient Nicolas Muller au processus créatif est intimement lié à la matière : il est intuitif, il n’a rien de prémédité : « pour moi la couleur n’a aucune portée conceptuelle, elle est vraiment liée à l’envie… ». Ça, c’est pour la genèse de la partie de son travail constituée de dessins, de peintures, d’œuvres sur papier, réalisées à l’atelier… Pour ce qui concerne les projets en volume, les idées peuvent surgir de façon fortuite dans l’esprit de l’artiste, « en marchant dans la rue, en allant acheter mon kilo de tomates au supermarché »… Parce que là aussi, il y a quelque chose de l’ordre du premier jet, l’idée telle qu’elle lui est venue se verra réalisée assez fidèlement… Il y a quelque chose du parti pris dans la volonté de Nicolas Muller de respecter ce côté incisif, sanguin et tranchant de l’intuition, de ne pas la noyer dans une élaboration a posteriori trop sophistiquée. Il y a bien sûr toujours la possibilité d’un lien entre le lieu et l’œuvre : investir un espace amène à en saisir les spécificités, qu’elles soient d’ordre architectural, sociologique, historique… C’est ainsi qu’il a pu s’installer dans des préaux d’école, des lieux en friches, des anciens appartements inoccupés… Réfléchir aux spécificités de l’espace, parce que « lorsqu’on met un dessin au mur, l’œuvre ne se passe pas que dans l’espace du dessin, elle a lieu sur le mur entier ». C’est ainsi qu’il aspire à investir prochainement l’espace carcéral, pour y travailler sur les idées de cloisonnement et de décloisonnement, si prégnantes dans son travail. « Quelle résonnance au fait de faire un travail artistique aujourd’hui ? » Cette question, même s’il la pose fugacement, comme pour se retenir de trop conceptualiser sa démarche, Nicolas Muller paraît la traiter en note de fond, ne serait-ce que par les préoccupations sociales qui émargent de sa création… Il aime se pencher sur la façon dont les
sociétés envisagent l’espace, son utilisation et la place de l’œuvre dans cet espace. « Lorsque je suis en processus de production, j’aime me rapprocher des artisans, me rapprocher des techniciens, des médiateurs, des régisseurs et de toutes ces personnes qui gravitent autour d’un lieu et j’aimerais que mon travail portent encore plus, à l’avenir, cette chose englobante qui constitue l’œuvre » : c’est ainsi qu’il concevrait sa propre démarche d’art participatif. Il n’est pour autant pas question de faire un art illustratif, mais de faire porter, par son travail, cette conscience d’une certaine situation économique et politique dans laquelle il s’inscrit. Pour Nicolas Muller, l’espace n’a de valeur que parce qu’il porte la marque de l’humain. « L’art est en fait potentiellement un espace de consensus, dans lequel on peut fédérer des questionnements et des aspirations esthétiques, sur un fond primitivement transgressif. »
2012, catalogue Une décennie, les 10 ans de la galerie Octave Cowbell