Marco Godinho
Quelle forme donner au monde aujourd’hui, à nos actions, mouvements et déplacements virtuels, à nos déambulations individuelles et collectives, au milieu de réseaux hermétiques de tout ordre ? Quel est le visage d’une transaction bancaire, quels contours donner à l’économie mondiale ? Toutes nos activités humaines ont tendance à se lire dans l’abstraction à l’aide d’outils informatiques performants.
Une réalité invisible nous entoure et nous monopolise, nous rend susceptibles et impatients au jour le jour. C’est dans cette voie de l’abstraction que nous mène Nicolas Muller. Un dessinateur infatigable, lucide et conscient de la notion de trace, de l’importance de l’histoire et de la mémoire collective dans nos sociétés contemporaines. Des traces de plus en plus difficiles à signifier, à rendre palpables par la figuration. Ces dessins sont une sorte de cartographie de nos actes invisibles. Une image de N. Muller nous dit bien plus de notre monde en pleine mutation qu’une quelconque autre image d’un réalisme plus évident.
L’abstraction que l’artiste pratique a aujourd’hui tout son sens, d’abord dans le télescopage des modernistes, ensuite dans la relation au réel qui l’ouvre à une nouvelle projection, plus ludique et subjective, des formes cachées dans notre subconscient. Géométrie intuitive de croisements infinis qui fonctionne comme autant de limites et de frontières à dépasser. Subtile façon d’équilibrer, d’organiser, de façonner la mémoire entre un trait parfaitement maîtrisé et des surfaces aux contours plus chaotiques et déchaînées.
Mais sa pratique créative ne s’arrête pas là, car la peinture, les installations et surtout l’édition lui permettent de réorganiser, de restructurer, de prolonger encore et encore le champ infini de la représentation par l’image. Le livre est alors comme un voyage intime qui scrute, au rythme du regard, la perception de l’instant présent. Il englobe, dans le feuillettement d’une page, tout l’univers de l’artiste.
Proches du toucher, ses installations posent surtout la question de la présence et de la nécessité de la matière, dans l’aboutissement d’une idée. Ces recherches sont indéniablement conceptuelles, partant toujours de l’exploration des idées par le dessin, sans se renfermer pour autant, dans une rigidité stricte. La vocation de l’artiste est bien là, dans son aisance à être disponible et ouvert à l’élasticité de la pensée.
Dans son installation provisoire qui regroupe une quarantaine de dessins, sur une peinture murale définissant sa propre surface, N. Muller nous propose un petit échantillon de sa pratique créative, qu’il construit au jour le jour. Sans être pour autant un exercice de style, cette diversité étonnante aux transformations continues nous renvoie à la topologie du temps qui porte fatalement, en soi, de multiples perspectives, difficilement saisissables par la vue.
Ces déformations spatiales se retrouvent aussi dans la série Noir cassé de 11 dessins, qui se contrebalancent par leurs variations. Ici un carré noir rigide placé au centre d’une feuille subit de variables cassures pour dévoiler finalement sa fragilité et sa précarité. Cette opposition et rassemblement du rationnel et de l’irrationnel, d’une certaine objectivité et subjectivité, ne sont pas seulement questions d’esthétique, mais nous pousse à questionner les structures sociales, politiques et culturelles de notre croyance au monde. Cette intervention minimaliste a un fort impact dans nos consciences et dévoile instantanément notre difficulté à faire aujourd’hui des choix.
Souvent cette pression peut se traduire par un enfermement idéologique, de ne plus vouloir choisir et se retrouver dans l’indéfinition, du « entre des choses ». Dans une autre intervention murale, où une série de lignes horizontales, dessinées à même le mur, croisant un ensemble de tubes métalliques, nous alerte sur l’abondance constante de ces enfermements. Mais, pour N. Muller, ces interventions sont davantage des espaces de libération qui, par le croisement des formes, ouvrent des possibilités d’échapper au cloisonnement.
Dans un autre dessin monumental, il nous installe directement face aux questions des flux migratoires, dépassement de frontières, recherche d’exil et d’ailleurs.
L’artiste semble nous promener ainsi dans un univers qui dépasse la structure physique de nos corps en mouvement pour nous immerger au cœur de notre propre imagination. Ses travaux, souvent intitulés sans titre, montrent également qu’il n’arrête pas le processus créatif, même quand les choses semblent se solidifier pour devenir pérennes. N. Muller nous laisse en suspens, face à nous-mêmes, pour que les pistes laissées, par-ci, par-là, soient une construction ouverte de nos propres désirs.
2009, catalogue duPrix Robert Schuman