À couper le souffle ?, Cécile Simonet
Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr.
(…)
La nature envers vous me semble bien injuste.
– Votre compassion, lui répondit l’Arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin.
Extrait de Le Chêne et le Roseau, Jean de la Fontaine
Le souffle créateur, le premier geste, fécond, la marque de l’instant, l’immédiateté
de la matière jaillit comme une météorite sur le néant de la feuille blanche. L’espace
alentour n’est jamais complètement vide. Rythmé par une série de lignes droites
et autoritaires, il se subordonne à la fraîcheur de l’inspiration. Il isole le motif pour
mieux le ceindre en signe de révérence.
La dualité entre les traits aléatoires et contrôlés est une constante inhérente au
travail de Nicolas Muller. Déclinée subtilement dans ses dernières œuvres, elle
s’affirme et s’exalte par l’usage de différents matériaux.
Certains titres confèrent à ses dessins une dimension biologique. La série intitulée
Caprices incarne la variation imprévisible, quasi lunatique d’une coulée de peinture
issue d’un carré noir. Le geste induit par l’artiste est défini dans le résultat final
de l’œuvre comme l’état d’âme de la matière même. Les cadres suivent l’ordre et
épousent la forme incongrue de ces carrés larmoyants. La tension entre la vigueur
organique et la rigueur fragile du cadre est ici à son comble. Présentée dans le
même lieu d’exposition berlinois Zwanzigquadratmeter en 2010, l’installation Tuteurs
met en scène deux tubes en acier inoxydable inclinés dans l’espace, du sol au
plafond, sur lesquels émergent de délicates feuilles végétales en bronze. La force
de la nature ne nous surprend-elle pas lorsqu’elle transperce le bitume le long des
routes ou recouvre des ruines de bâtisses abandonnées ? Le produit industriel, lisse,
froid et brillant devient ici terreau d’efflorescence. Autrement dit, l’inerte prend vie.
Plus imposant, monumental, le dessin Sans titre (sol/plafond) de 4,30 par 2,70 mètres
présente un fourmillement incessant de volutes exécutées au stylo bille sur un fond
divisé en de larges pans rectangulaires gris clair et gris foncé. La transition de la
couleur semble nette, stricte, alors que le rythme frénétique des spirales oscille de
haut en bas et dicte ainsi le dégradé.
La cohabitation de la facture tantôt irréfléchie, tantôt maîtrisée dans les œuvres
de Nicolas Muller tend à souligner l’importance du geste brut du peintre, la force
de l’expression primitive propice à l’abolition d’un carcan artistique, social ou
politique, évoqué soit par des traits stricts ou des tubes en acier inoxydable, soit par
l’architecture de structures in situ. Dans l’installation Sans titre (Serraval), l’artiste
a investi le préau d’une école constitué d’une série de poutres en chevron. Il a tiré
partie de l’ossature orthogonale du lieu pour en prendre le contre-pied en insérant
une image d’une explosion pixellisée à outrance. La figure autoritaire de l’école
incarnée par sa propre construction tente de canaliser la détonation visuelle de
l’impression noire et blanche semblable à l’énergie débordante des enfants dans une
cour de récréation. Mais y arrive-t-elle vraiment ? Les évadés (…) esquissent peut-être
une réponse en suggérant la fuite dans l’espace vide de ces plaques d’égout
entre-ouvertes.
2011, catalogue de l’exposition Blitz