Rebecca Lamarche Vadel

Dans chaque pièce de Nicolas Muller semble se tenir le procès en cours d’une tentative de fuite non préméditée. Les éléments à charge manquent, mais les parties s’affrontent et se confrontent au sein des dessins, sculptures et installations. D’un côté le geste débridé, brûlant, expressionniste, vindicatif, comme la trace humaine d’un corps et d’un esprit libre (ou mourant de l’être), la zone de l’humanité, de l’engouffrement, le lieu d’une certaine violence peu contenue, débordante. De l’autre, froide et sévère, distante et clinique lui répond la ligne. Droite, elle vient en permanence suggérer une destination, marquer un territoire, objectiver le geste, rappeler la règle, tramer la contrainte et imposer son cadre. Elle se place, radicale et non négociable. Rarement on trouvera dans les dessins de Nicolas Muller une ligne de fuite, ni de perspective, mais l’affrontement, la superposition, la confrontation de l’explosion du trait face à la rigueur et l’inertie du linéaire.

Témoins passifs, nous contemplons les traces de ce duel. Sa pièce Les évadés semble nous montrer les vestiges d’une tentative d’évasion, dont on ne connaît la fortune. Les plaques d’égouts, entrouvertes, laissent présager la fuite des corps, l’« entrouverture » de perspectives, un espace du possible opposé à la rigueur géométrique de la plaque lourde et contraignante. Nicolas Muller nous conte ainsi des histoires, nous suggère une intrigue, propose les résidus d’un instant décisif, la poésie d’un espace de liberté. Son installation Sans titre (GE) constitue sa collection d’arceaux en acier inoxydable heurtés et déclassés. Ces barres, barrières de l’espace public, garantes d’un certain ordre et dogmes visibles d’une force coercitive ont été percutées, attaquées par la trajectoire d’un véhicule et d’un individu s’étant confronté à la rigueur des balises de l’organisation publique. Comme une somme d’empreintes de la déviance, ces arceaux trônent, défaits, hors d’usage, meurtris par la rencontre.

Nicolas Muller a grandi dans la région de Metz, sa maison familiale jouxtant l’association peu probable d’un centre de détention pénitentiaire et d’une forteresse de Vauban. L’enfermement semble être une donnée biographique constitutive chez l’artiste, dont le travail sonde en permanence les possibilités et hypothèses de l’échappatoire face à son encadrement. Les territoires et les légitimités se toisent, s’apprécient, se mesurent, dans un travail qui examine les voies de la dissidence douce, les éventuelles opportunités d’émancipation de l’homme face à la rigueur des cadres et des prescriptions du monopole de la violence légitime. Plongés dans l’espace carcéral de Nicolas Muller, nous assistons à la lutte et au conflit des légitimités, à une mise en examen, qui nous rappelle que le premier lieu d’investigation du duel se situe en notre indécise conscience.

2012, catalogue du 57ème Salon de Montrouge