Ce salaud de Nicolas Muller
Lorsque j'ai appris que je devais passer dans l'émission de Patrick Poivre d'Arvor, j'ai immédiatement commencé à m'y préparer.
Je ne suis pas une virtuose des plateaux télé, particulièrement lorsqu'il s'agit de parler de mon propre travail. Par exemple, je suis à peu près certaine que, si je participais à un débat et qu'on me lance "finalement, il n'est pas si terrible que ça votre bouquin", je ne penserais même pas à me défendre et ne trouverais rien d'autre à répondre que "Oh ? Vraiment, vous croyez ? Vous avez sans doute raison."
Bref, avant de me rendre en métro (non, la chaîne ne m'a pas envoyé de taxi) à l'émission Place du livre (je sais, vous ne m'avez pas vue et je ne me suis pas regardée non plus, c'était retransmis un matin), je me suis entrainée pendant des heures dans ma salle de bain et dans ma cuisine - car bizarrement, lorsque j'ai loué cet appartement, il y avait déjà un miroir en pied dans la cuisine et je ne l'ai pas déplacé - à répondre à toutes les questions imaginables, sur un ton posé, en n'omettant pas d'utiliser des tournures de phrases grammaticalement correctes et même, si possible, élégantes. Je me suis entraînée, aussi, à parler en souriant légèrement, de manière à faire croire à mon interlocuteur, pour le cas où m'échapperait un propos particulièrement stupide, qu'il s'agit d'une plaisanterie.
Le moment venu, je m'en suis plutôt bien sortie. D'après l'attachée de presse qui m'accompagnait, et une maquilleuse avec qui j'ai sympathisé, j'ai réussi à donner l'image d'une écrivaine sûre d'elle, spirituelle et sympathique. J'ai été parfaite tout le temps. Sauf à la fin. Pour conclure l'entretien, Patrick Poivre d'Arvor m'a tendu une énorme perche qu'il ne tenait qu'à moi de saisir pour terminer en beauté et convaincre les téléspectateurs de courir acheter mon dernier livre.
"Lorsque vous étiez enfant, m'a t-il demandé, vous destiniez-vous à l'écriture ?"
Il fallait répondre oui, bien sûr. Oui, sans la moindre hésitation. Tous les écrivains prétendent avoir lu Dostoïevski à quatre ans, Proust à cinq, et commencé à écrire leur premier roman un peu avant d'atteindre l'âge de six ans.
Mais moi, du tac au tac, je me suis exclamée : "Ah non ! Je ne voulais pas écrire, je voulais dessiner !"
Et maintenant, puisque vous me le demandez, je vais vous parler de Nicolas Muller.
A 23 ans, ce jeune type passe son temps à s'éclater avec une boîte de stylo feutres, des crayons de couleur, du papier à carreaux et quelques autres échantillons d'outillage d'écolier. Je suis même prête à parier qu'il possède une règle en plastique transparente de trente centimètres. Il lui arrive de réaliser des travaux un peu plus grand et même carrément imposants, mais ce que je préfère c'est les dessins au format A4 qu'il regroupe dans des fascicules aux titres évocateurs. "Super Market", "Faible", ou encore "C'est là c'est ça".
(...)
Ce Nicolas Muller semble avoir mis au point une non-technique qui lui permet de réaliser avec brio des dessins qui ont l'air d'être exécutés par quelqu'un qui n'aurait jamais de sa vie touché un stylo-feutre. J'admire cela vraiment. Et même mieux, j'en suis jalouse. Je me dis souvent qu'il doit être infiniment plus satisfaisant d'avoir, à la fin d'une journée, réalisé un ou deux dessins qu'on peut montrer autour de soi, plutôt que d'en être à la page 27 d'un roman qu'on a commencé à écrire il y a quatre ans et dont on ose même plus évoquer le projet devant son éditeur. Mais peut-être que je me trompe.
Je ne connais pas personnellement Nicolas Muller et peut-être a-il, lui aussi, une vie difficile. Un téléviseur qui ne diffuse que TF1, un réfrigérateur rempli de yaourts périmés, une petite soeur qui ne veut pas lui rendre son T.-shirt préféré, des parents qui auraient préféré que leur fils fasse une école de commerce.
Je ne l'ai jamais rencontré. Je ne sais pas quelle tête il a, ni s'il préfère porter des jeans moulants ou bien des panoplies de travailleur manuel.
N'empêche que je ne peux pas m'empêcher d'imaginer le sourire satisfait de ce salaud de Nicolas Muller lorsqu'il vient de terminer un dessin. J'entends distinctement le léger ricanement qui lui monte aux lèvres quand il contemple son oeuvre...
Si je devais donner un conseil à Nicolas Muller (bien que personne ne m'ait demandé de le faire), je lui dirais d'être prudent avec les mots. C'est bien joli d'en écrire un de temps en temps sur ses dessins, mais à force les mots se rapprochent et finissent par devenir des phrases. Et puis, un jour, on oublie de dessiner et voilà, ça y est, on est en train d'écrire un livre.
Héléna Villovitch, 2006
5 édité par Jeune Création
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Nicolas Muller, diese Mistkerl
Sobald ich davon erfahren hatte, dass ich in der Sendung von Patrick Poivre d'Arvor auftreten würde, habe ich sofort damit begonnen, mich darauf vorzubereiten.
Ich bewege mich auf dem Parkett des Fernsehens nicht sonderlich virtuos, vor allem nicht, wenn es um meine eigene Arbeit geht. Ich bin mir zum Beispiel beinahe sicher, dass ich nicht daran denken würde, mich zu verteidigen, wenn man mich in einem Gespräch mit dem Satz konfrontierte „Ihr Schmöker ist ja kaum zu ertragen“, sondern nur antworten würde: „Oh, wirklich ? Finden Sie ? Da haben Sie sicherlich recht.“
Um es kurz zu machen : Bevor ich mit der U-Bahn (nein, der Sender hatte mir kein Taxi geschickt) zum Aufnahmestudio von „ Place du livre “ fuhr (ich weiß, Sie haben mich nicht gesehen und auch ich habe es verpasst, weil die Sendung am Morgen ausgestrahlt wurde), übte ich einige Stunden in meinem Bad und meiner Küche – es gab nämlich bereits einen fahrbaren Spiegel in der Küche, als ich in meine Wohnung einzog, und seither habe ich ihn nicht verschoben – um mit gesetzter Stimme auf alle erdenklichen Fragen grammatikalisch korrekt oder womöglich sogar mit einer eleganten Redewendung antworten zu können. Ich studierte auch ein, während des Redens leichthin zu lächeln, so dass mein Gesprächspartner an einen Scherz glauben musste, wenn mir eine ganz besonders blöde Bemerkung entschlüpft war.
Als der Moment gekommen war, hielt ich mich halbwegs wacker. Die Pressesprecherin, die mich begleitete, und eine Maskenbildnerin, mit der ich mich sehr gut verstand, versicherten mir, dass ich bis dahin das Bild einer Schriftstellerin vermittelte, die selbstsicher, geistreich und sympathisch ist. Die ganze Zeit über war ich großartig. Bis zum Schluss. Um das Interview rund zum Ende zu führen, gab mir Patrick Poivre d'Arvor großzügigerweise die Gelegenheit, die Zuschauer davon zu überzeugen, schleunigst mein letztes Buch zu kaufen.
Er fragte mich : Haben Sie sich seit Ihrer Kindheit der Schriftstellerei gewidmet ? “
Ich hätte ohne zu zögern sagen müssen : „ Natürlich ! “ Alle Schriftsteller behaupten, Dostojewski mit vier gelesen zu haben, Proust mit fünf, und mit ihrem ersten Roman begonnen zu haben, nachdem sie eben erst sechs geworden waren. Ich aber rufe bei diesem Stichwort aus : „ Nicht doch! Ich wollte nicht schreiben, sondern zeichnen ! “
Und nun werde ich über Nicolas Muller sprechen, wo Sie mich schon fragen.
Mit 23 Jahren verbringt dieser junge Typ seine Zeit damit, sich mit einer Handvoll Filz- und Buntstifte, kariertem Papier und anderen Schulutensilien auszutoben. Ich gehe jede Wette ein, dass er sogar ein durchsichtiges 30 Zentimeter-Plastiklineal besitzt. Er hat einige größere und selbst geradezu imposante Arbeiten angefertigt, mir sind aber seine Zeichnungen auf DIN A4 lieber, die er in Heften mit vielsagenden Titeln wie „ Supermärkte “, „ Faible “ oder auch „ C'est là c'est ça “ versammelt.
(...)
Dieser Nicolas Muller scheint eine Nicht-Technik entwickelt zu haben, die es ihm erlaubt, bravouröse Zeichnungen anzufertigen, die von jemandem stammen könnten, der nie zuvor in seinem Leben einen Filzstift berührt hat. Ich bewundere das wirklich. Und ich bin darauf sogar neidisch. Häufig sage ich mir, dass es unendlich viel befriedigender sein muss, am Ende eines Tages ein oder zwei Zeichnungen geschafft zu haben, die man herumzeigen kann, als auf Seite 27 eines Romans angelangt zu sein, den zu schreiben man vor vier Jahren angefangen hat und an den man seinen Verleger gar nicht mehr erinnern will. Aber vielleicht irre ich mich auch.
Ich kenne Nicolas Muller nicht persönlich und vielleicht führt auch er ein schweres Leben mit einem Fernseher, in dem nur TF1 läuft, einem Kühlschrank voll abgelaufener Joghurts, einer Schwester, die ihm sein Lieblings-T-Shirt nicht wiedergeben will und Eltern, die ihren Sohn lieber an einer Wirtschaftsschule gesehen hätten.
Ich habe ihn nie getroffen. Ich weiß weder, wie er aussieht, noch ob er hautenge Jeans mag oder vielleicht auch die Sammlungen von Handarbeitern.
Aber dennoch kann ich mich nicht davon abhalten, mir das selbstgenügsame Grinsen von diesem Mistkerl Nicolas Muller vorzustellen, wenn er gerade mit einer Zeichnung fertiggeworden ist. Ganz deutlich höre ich sein Gekicher, wenn er bewundernd sein Werk betrachtet.
Wenn ich Nicolas Muller einen Rat geben sollte (selbst wenn niemand mich danach gefragt hat), würde ich ihm sagen, dass er mit den Worten vorsichtig sein soll. Von Zeit zu Zeit eines auf seine Zeichnungen zu schreiben, ist ja noch ganz hübsch, aber die Worte ziehen einander an und werden schließlich zu ganzen Sätzen. Und dann vergisst man eines Tages zu zeichnen und plötzlich ist man dabei, ein Buch zu schreiben.
Héléna Villovitch, 2006
5, herausgegeben von Jeune Création
Übersetzung : Waldemar Kesler